Dans un ouvrage collectif paru en 2010 aux Presses Universitaires du Québec *, deux articles ont retenu particulièrement notre attention puisqu’il y est question du journalisme dit « participatif ». Franck Rebillard, Nathalie Pignard et Arnaud Noblet** analysent la place et les formes des contributions des non-professionnels du journalisme dans les médias en ligne. Plongé dans le grand bain de l’idéologie participative (Web 2.0), les principaux acteurs de l’information sur Internet ont été amenés à reprendre en partie à leur compte les discours enthousiastes sur le Grass roots journalism ou, dit autrement, le journalisme par le bas.

Le tournant participatif du journalisme

Avec Rebillard, on peut situer le tournant participatif dans le journalisme à l’apparition des blogs, ces outils simples d’autoédition en ligne. Précisons toutefois que l’on s’intéresse ici à une minorité de blogs, ceux qui s’inscrivent dans une démarche journalistique, comme ce fut le cas lors de la guerre menée contre l’Irak en 2003, avec les premiers warlog ***.

Avec l’explosion de la pratique sociale du blogging, les médias traditionnels ont ouvert des plateformes de blogs pendant qu’une nouvelle génération de sites d’information, autoproclamés « citoyens » ou « participatifs », voyait le jour dans la deuxième partie des années 2000 (Agoravox, Rue 89, LePost.fr, Mediapart, etc.). De ces nouveaux médias, seul Agoravox qui s’est inspiré du modèle du site coréen Ohmynews a opté pour la formule « 100% amateur ». Toutefois, Agoravox – qui a connu des difficultés économiques – n’a pas réussi à dépasser le problème de la relative homogénéité des profils des contributeurs – les étudiants en journalisme, et les professionnels de l’information et de la culture sont sur-représentés, comme l’a déjà montré Aurélie Aubert****. Les formules mixtes, dites parfois « pro-am », mêlant contenu professionnel et contenu amateur, l’ont emporté. Mais des médias comme Rue 89 ont dû revoir à la baisse leurs objectifs en matière d’intégration d’une parole non-professionnelle. En effet, Franck Rebillard rappelle très justement que fabriquer de l’information demande du temps et réclame des compétences « inégalement distribuées socialement ». Un peu de bon sens sociologique : ce n’est pas parce que la technologie et l’espace de publication existent que l’internaute lambda se mue, automatiquement, en auteur-journaliste.

Nature et forme de la participation à l’information

Du côté des médias traditionnels qui ont fait leur bascule sur le Web, l’introduction de la parole « profane », celle des non-professionnels, n’est pas sans susciter de profondes interrogations. Pignard et Noblet constatent que, de manière générale, les médias tenus par des professionnels du journalisme sont confrontés à deux impératifs forts qui semblent s’opposer : l’impératif participatif, d’une part. Et celui de maintenir élevées des « exigences professionnelles », de l’autre. Ouvrir l’espace éditorial à des non-professionnels, oui mais pas à n’importe quel prix ! Telle pourrait être la position des éditeurs dont la majorité n’a jamais eu l’intention de perdre le contrôle sur l’éditorial, et oeuvre même plutôt à corseter la participation des internautes. L’article de Pignard et Noblet a d’ailleurs le mérite de montrer que la participation n’est pas un phénomène monolithique. Ils ont en effet établi une typologie des formes de participation, à partir d’une étude portant autant sur des sites pure player (Rue 89, LePost,) que sur des sites de journaux (Le Monde, Libération, Le Figaro).

La première forme dite « participation-réaction » englobe les commentaires aux articles, les contributions aux forums, etc. Cette forme de participation que d’aucuns pourraient considérer comme la « forme primaire » est la plus commune et la plus importante quantitativement. Mais aussi la plus décriée en raison des dérapages fréquents qu’elle induit (rumeurs, invectives et autres invites à la polémique). La seconde forme est appelée « participation-suggestion ». L’internaute est sollicité pour proposer, par exemple, des questions à poser dans un chat avec une personnalité invitée, ou encore pour signaler à la rédaction des informations absentes du site mais qui mériteraient d’être traitées. C’est la fonction « alerte » dont parle également Franck Rebillard. Quant à la dernière forme, dite « participation-contribution », elle est à la fois la plus valorisée et la moins fréquente. L’exemple type est celui de la rédaction de billets pour un blog ou même parfois la rédaction d’un article, comme c’est le cas au Post et à Rue 89.

Les auteurs de ces articles s’accordent sur le fait que la création de contenu journalistique par les non-professionnels est un phénomène moins ample qu’espéré initialement, et que la participation se décline sous différentes formes. Si on distingue plusieurs niveaux d’investissement des journalistes dans la relation avec les contributeurs, et différents degrés d’encadrement éditorial de leur production, il semblerait que rares sont les sites d’information qui mélange les contenus et n’opère pas de hiérarchie entre eux. Comme le remarquent Pignard et Noblet au sujet du Monde.fr, la participation a beau être importante quantitativement (les commentaires d’articles sont souvent nombreux, comme les contributions sur des blogs hébergés sur le site), elle n’est pas forcément valorisée ni regardée avec grand intérêt au sein des rédactions.

*Web Social, mutations de la communication, Millerand, Proulx, Rueff (dir.), Presses univ du Québec, 2010. Ouvrage disponible à la bibliothèque de l’ESJ.

**Respectivement, Rebillard, F., « Le journalisme participatif, un maillon dans la chaîne numérique de l’information d’actualité », pp. 353-365; et Noblet, A., Pignard, N., « L’encadrement des contributions “amateurs” au sein des sites d’information : entre impératifs participatifs et exigences journalistiques », pp. 265-282.

***Une étude de l’institut américain Pew Internet Research, datée de 2006, montre qu’aux Etats-Unis, seul un tiers des blogeurs se reconnait dans une démarche journalistique. La proportion est sans doute encore plus faible en France où les blogs d’adolescents, essentiellement dédiés à la vie quotidienne et aux préoccupations personnelles, ont connu un vrai succès à l’origine duquel la plateforme Skylog n’est pas étrangère. On trouvera dans l’article de Dominique Cardon et d’Hélène Delauney, publié dans le numéro no 138, 2006/4 de la revue Réseaux, une typologie des différents types de blogs (Lire le texte en Pdf ici).  Pour une étude sur les blogs d’actualité, on peut se référer à l’article de Florence Le Cam paru dans le même numéro (lire le texte en Pdf ici).

****Aubert, A., « Le paradoxe du journalisme participatif », Terrains et travaux, n°15, 2009.